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Valencia - 30.06.2007

Dans la peau d'une voile de Class America

Je me présente, je m'appelle Grand Voile… Grand Voile de Class America. Un nom de famille prestigieux qui en dit long sur mon pédigrée et sur la pression qui pèse sur mes épaules. Avec mon frère Génois et mon cousin Spinnaker, nous sommes en quelque sorte le cœur et les muscles des pur-sang qui courent en ce moment pour le plus vieux trophée sportif du monde. Sans nous, pas de voilier, donc pas de régate. Mon espérance de vie est assez limitée, mais je mène une existence vraiment palpitante.

Tout commence dans la tête de mes parents, les régleurs et les designers. Avant de me donner naissance, ils ont beaucoup observé mes sœurs jumelles et discuté de mes formes, de l'orientation de mes fibres et de ma triangulation… bref, de tout ce qui me rendra non seulement élégante, mais surtout performante. Après des heures de recherches et de travail, me voici. Je ne ressemble pas à grand-chose pour l'instant : un simple dessin informatique sur lequel sont inscrits mes chromosomes.

En ballade

Pour accélérer ma croissance, on m'envoie passer une semaine dans le Nevada aux Etats-Unis, chez des amis, les 3DL. C'est là que je vais développer ma plastique de rêve. Tout le monde est aux petits soins. Ils ont préparé un moule spécialement pour moi, où ils installent d'abord une couche de Mylar, avant d'y poser les fibres de carbone et de Kevlar, et de recouvrir le tout par une autre couche de Mylar. Quelques heures de cuisson sous une lampe infrarouge, et je suis prête. Enfin presque.

Retour au QG de Valencia, où je vais bientôt apparaître au grand jour. On doit encore me donner le rond de guindant afin de m'adapter au mât pour lequel je suis destinée. Je reçois aussi mes goussets de latte, pendant que la voilerie offre à mon frangin le Génois des protections de barres de flèche. Cette fois ça y est, nous allons enfin pouvoir goûter à la douce brise méditerranéenne.

Premier moment de gloire

On me présente à mes collègues, le mât et la bôme. Le contact passe très bien. Les wincheurs s'activent au moulin à café pour déployer mes 200m² de fibres. Dès mes premiers bords, toute l'équipe a les yeux rivés sur moi. Ma vie de star débute ici. Je suis photographiée sous tous les angles et je sais qu'on attend beaucoup de moi. De retour en coulisses, j'ai droit à un léger lifting et à quelques retouches. Encore quelques répétitions et je serai parfaite pour la grande première.

Le matin du jour J, notre équipe étudie les conditions météo avant de commencer le casting. Qui d'entre nous aura le privilège de monter sur scène pour la régate ? La sélection se fait principalement sur notre poids : plus le vent est faible, plus nous devons être légères. Sachant que le poids total des voiles à bord est limité à 650kg, le surplus est embarqué sur le tender. On y installe par exemple ma doublure, une autre grand voile prête à me remplacer en cas de faiblesse.

Dans la soute, les spis sont un peu à l'étroit dans leur emballage sous vide. Mais c'est pour leur bien. Cela protège leur 'capital jeunesse' des embruns, car leur peau en nylon est plus poreuse que notre carbone-kevlar. Avec le temps, ils ont tendance à absorber l'humidité et à s'alourdir. L'avantage, c'est qu'ils sont plus facilement réparables que nous et qu'ils vivent plus longtemps. Il a vraiment fière allure le spi avec ses 500m² de toile ! Mais quand il faut l'affaler, c'est une autre histoire. Pour leur faciliter la tâche, les équipiers ont inventé un système très pratique : l'avaleur de spi, une sorte de chaussette installée à l'intérieur de la coque sur toute la longueur du bateau, et qui aspire littéralement le grand mouchoir de nylon, grâce à la 'retrieving line', un bout très léger en polypropylène, activé sur le pont par les wincheurs. Comme sur certains dériveurs, le spi s'affale par le milieu. Quelques secondes suffisent pour le voir disparaître dans la soute.

Tout ça pour une carrière bien courte

A terre, tout le monde est aux petits soins avec nous, mais une fois en mer, pas le temps de se faire des politesses. Nous sommes souvent malmenés dans les manœuvres et les génois sont les premiers touchés. A chaque virement de bord, ils sont tirés, tendus, écartelés. Je ne vous dis pas dans quel état on les retrouve après des matchs de plus de 20 virements sur chaque bord de près. C'est vrai que nous vieillissons assez mal. Question de gènes paraît-il. Le carbone a tendance à s'abîmer sur la chute, surtout chez les génois, et à force d'être tendus dans tous les sens, on se ride et on se déforme. En ce qui me concerne, après 150 heures de bons et loyaux services en régate, je suis condamnée à quitter la scène. Et c'est encore pire pour les génois. Leur carrière est comptée en nombre de virements de bord et dépasse rarement les 200 !

Quand sonne l'heure de la retraite, les plus chanceux sont récupérés pour finir des jours tranquilles sur un bateau de croisière. Malheureusement, les opportunités sont rares car nous sommes trop légers et nous avons été moulés spécialement pour les Class America, ce qui rend les recoupes difficiles. Peu de voiliers peuvent recevoir des voiles aux telles mensurations. Les membres de la voilerie et du team essayent donc de nous recycler comme ils peuvent, en laissant parler leur imagination. Nous sommes parfois utilisés comme objets de décoration, pour tapisser les murs d'une base (Luna Rossa à Valencia), ou dans un style plus pragmatique, comme rideau de douche ou comme sac à main ! Drôle de façon de finir son existence après une carrière au plus haut niveau me direz-vous, mais c'est sans rancune. 150 heures de gloire dans l'une des régates les plus prestigieuses valent bien toutes les peines du monde.

Flavie Moloney



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